Pensées vagues

Besoins de nostalgie

La nostalgie a toujours habité l’humain. Elle fait partie de lui, comme l’oxygène de son sang.

Le bonheur ne se conçoit pas sans nostalgie – celle des joies passées, mais aussi celle des joies présentes, car elles ne peuvent que s’échapper. Les secondes passent, l’extase ne dure jamais, aussi ne peut-on jamais la vivre dans l’insouciance : trop conscient.e de l’inéluctabilité de sa fin.

Ce n’est pas un mal, cependant. En faisant le deuil de mes bonheurs à l’instant même où je les vis, je les inscris d’autant mieux en moi, j’en crée un souvenir d’autant plus vif, d’autant plus précieux. Si je me contentais de vivre sans arrière-pensée, il ne resterait rien de ces instants traversés sans y prendre garde, trop innocemment.

C’est pourquoi les larmes vont si bien à la joie. Sa brièveté afflige, mais il faut savourer aussi cette beauté si particulière de l’insaisissable.

Oui, vivre ainsi est douloureux. Mais on ne saurait se passer de cette douleur. Elle est notre garantie contre l’indifférence. Elle est notre intensité.


Ode au cerveau

J’ai voulu rêver mais mon esprit est indomptable. Il fantasme les lieux mais se refuse à les fixer. Les êtres lui échappent. Le monde le traverse et ne s’y arrête pas. Mais qu’il est bon de vivre sa vie comme un tableau, où tout n’est que sujet à interprétations, et de rêver sans retenue, le regard ouvert !

Il n’appartient à personne de juger le bonheur d’autrui, mais je plains malgré tout ceux dont l’imagination s’arrête à ce qu’ils ont devant les yeux. Comment être heureux sans donner une couleur à chaque respiration ? ou une odeur à chaque sentiment ? Comment traverser le vide sans ses pensées pour le combler ? Comment gérer l’adversité sans empathie pour la comprendre ? Comment se contenter d’un seul monde, et précisément de celui qu’on ne choisit pas ?

Mon esprit est indomptable et c’est ce que j’aime en lui. Je n’aurai jamais rien à craindre tant qu’il sera là pour me porter et m’offrir un éternel refuge. Il ne se soucie pas de sens ou de logique, mais je lui passe tout car il est plein de lueurs, de goûts et de caresses qui n’existent nulle part ailleurs. Il est mon maître et mon enfant, ma muse et mon lac aux eaux limpides.


Fantasmes nés du manque

« Je voudrais sentir encore un peu ta peau là où ma peau finit, goûter ton corps là où le mien rencontre l’air – ce néant vertigineux de ce qui n’est pas toi. »

Elle passa la main sur sa joue : le dos des doigts contre la zone rugueuse où naît la barbe. Il y avait dans ses yeux cette couleur indéchiffrable qui la troublait. Un bleu… qui n’était pas tout à fait du bleu. Des nuances de vert qu’elle ressentait tout autour d’elle, en brume tiède à hauteur d’épaules.

« Passe une main dans mes cheveux, l’autre au creux de mon dos. Laisse-moi respirer – fort. Laisse-moi fermer les yeux. Je veux tout absorber : la proximité de ton pouls, son écho dans ma chair. Like you’re sending off waves that ripple in my flesh. You’re the pebble and I’m the shore. I call to you. »

Mais le désir et ses frissons ne se contentent pas de si peu : ils se nourrissent de l’absence et grondent, grondent comme un peuple d’abeilles. La faim enrage et le sang bat, le front se tend. Elle aurait voulu demeurer douce et ronde ainsi que l’exige… mais qui l’exige ? Elle l’oubliait déjà, emportée par la violence qui débordait, qui menaçait de la noyer.

« Je veux tes lèvres, je veux y boire, je veux ton goût, ton odeur, ta chaleur, je veux tout ce qui te fait vivant. Je veux ton sang, je veux son rythme. »

Alors il n’y eut plus de ciel au-dessus d’eux, ni de terre sous leurs pieds, ni de vent dans leurs poumons. Il n’y eut plus que cette faim, sourde et insatiable ; et plus que la brûlure de leur corps.

Puis il n’y eut plus rien, et ce fut délicieux de disparaître.