Bouts d’histoires

Morceau d’Amande

Quand elle se réveilla, Amande sentit avec certitude à quel point les choses avaient changé pour elle. Son corps tout entier semblait parcouru d’une énergie électrique, qui la picotait de partout et lui donnait l’irrépressible envie de bouger – comme si s’agiter, danser, tourbillonner étaient les seuls remèdes à cette démangeaison généralisée. L’état de lassitude dans lequel elle se trouvait autrefois perpétuellement embourbée lui paraissait bien loin à présent. Elle l’avait quitté le jour où la vague l’avait engloutie. Depuis cet instant, tout autour d’elle crépitait de la même énergie qui animait son être ; tout faisait sens, tout lui parlait ; chaque chose contenait, juste sous sa surface, un monde de promesses et de possibilités.

Pour autant, elle n’aurait su dire s’il s’agissait là d’une amélioration. Sa petite vie solitaire et tranquille lui manquait. Elle s’était si longtemps satisfaite de ses plaisirs simples et de son vide, à combler comme elle l’entendait, qu’elle n’était plus certaine de savoir vivre autrement. Car cette aventure qui l’avait prise au dépourvu et entraînée loin de chez elle, la vivait-elle réellement ? Ne se contentait-elle pas de la suivre, possédée par tant d’énergie uniquement dans le but d’arriver plus vite à la fin, et de retrouver sa vie, sa solitude, sa lassitude ?

Pour la première fois depuis très longtemps, Amande se retrouva à se demander ce qu’elle voulait. La question ne s’était pas posée jusque là : habituée à sa vie, elle n’envisageait pas d’y changer quoi que ce soit, et la vivait tranquillement ; puis, arrachée à cette vie, il avait été logique et naturel de se concentrer à y revenir. Mais était-ce vraiment là l’étendue de ses désirs ? Rentrer, reprendre les choses où elle les avait laissées, à peine ébranlée par les derniers événements qui, une fois la routine retrouvée, auraient tôt fait de se brouiller en se mêlant au vague magma des souvenirs ?

Le vertige la prit soudain. Elle ne savait pas, ne voulait pas savoir – pas encore. Alors elle se redressa, s’ébroua vivement et, après avoir tiré les rideaux, ouvrit en grand la fenêtre. Aussi loin que son regard portait, il n’y avait qu’une unique et uniforme étendue de bleu. Agrippant le rebord des deux mains, elle se pencha, et put admirer la mer de nuages en contrebas.


Paresse

Au plafond, l’ombre grandissait à mesure que le jour avançait. Elle contemplait cette tache s’étendre, paresseusement, tandis qu’au loin le bourdonnement de la ville faisait entendre son écho. Par instant, des sons plus aigus en perçaient la molle surface, mais sans parvenir à briser la monotonie qui s’était coulée dans chaque recoin de son être. C’était comme un liquide épais et chaud qu’elle sentait sur sa gorge, sous ses aisselles, entre ses orteils : elle aurait voulu bouger pour le déloger, mais le bien-être dans lequel il la plongeait l’empêchait de faire le moindre mouvement. Elle avait renoncé à sa volonté propre et choisi de se laisser glisser dans cet état d’abandon qui n’était pas même de l’ennui – pour s’ennuyer, il aurait fallu que son esprit soit assez concentré afin d’en concevoir la possibilité.  Mais son esprit, comme l’ensemble de son corps, flottait dans un confortable néant dont rien, semblait-il, ne pourrait jamais la tirer. Seule l’ombre, au plafond, la raccrochait encore au monde réel, et les bruits de la ville qui berçaient son apathie.